Testament de Ferhat Abbas

         


 

 

 

  

  

Parution. Demain se lèvera le jour 

Extraits de l’avant-propos du livre testament de Ferhat Abbas 

El Watan, 28 novembre 2010 

«Je suis au soir de ma vie. Ce livre est le dernier acte

de ma vie politique. C’est un adieu à l’Algérie, à mes

amis du Maghreb et à tous ceux que j’ai aimés et

servis durant ma longue carrière. 

Et aussi un adieu à mes amis français de

France et d’Algérie, particulièrement à ceux qui ont

vécu à nos côtés durant notre terrible guerre de

Libération, souvent au péril de leur vie.» (Ferhat Abbas) 

J’ai vécu un demi-siècle sous le régime colonial.

J’en ai subi les contrecoups autant si, non plus que mes

autres compatriotes. Je n’appartiens pas à la cheva-

lerie arabe, ni à la noblesse maraboutique, pas même à

la «bourgeoisie» (…)

L’Europe a colonisé les autres continents au nom de la loi de

la jungle et de ses intérêts. Le plus fort a asservi le

 plus  faible. Elle a détruit des civilisations

dignes de ce nom et réduit à néant des peuples (…) 

En Algérie, cette colonisation a été diabolique.

Nous avons été piégés au nom de je ne sais que

le annexion qui ne s’est réellement jamais réalisée ni

dans les faits ni dans les esprits. Contrairement à ce

qui s’est passé en Tunisie et au Maroc, la bourgeoisie française

nous a privés de notre personnalité et de notre âme et ainsi

 nous neutralisa (…) L’Algérie devint la propriété du dernier

 venu qui nous appliqua l’administration directe, la politique

 du peuplement européen et sa prépondérance sur «l’indigène».

Pour rendre la tâche plus aisée, on a fait mentir

nos manuels scolaires.Des écrivains et des jour-

nalistes accréditèrent la thèse d’une Algérie,

en 1830, musulmane, anarchique, pauvre, inorganisée

et vacante. Pourtant, les officiers français qui ont chevauché tout le long du pays, notamment Saint-Arnaud, attestent du contraire. Le racisme des Français d’Algérie n’était pas identique à celui de l’Afrique du Sud. Ce que les colons n’ont jamais admis est le fait que nous revendiquions pour échapper aux lois d’exception et nous élever à leur niveau. Cette revendication les rendait haineux et méchants, car ils avaient conservé de l’Arabe une peur viscérale venue du Moyen -Âge, peur attisée par la crainte de nous voir bénéficier des mêmes droits qu’eux. (…) «Je ne pouvais quitter ce monde sans évoquer une fois de plus le régime colonial. Si j’ai pris en exemple ma tribu et ma famille, c’est parce que ce qui nous est arrivé a été le sort de tous. Installé pharmacien à Sétif, la population de cette région me fit confiance et fit de moi un élu de la région, conseiller général, conseiller municipal, délégué financier, député, conseiller à l’Assemblée algérienne. A ces différents titres, j’ai parcouru l’Algérie. 

Partout, j’ai retrouvé la même exploitation de notre peuple, les injustices qui l’avaient frappé, la misère dans laquelle il se débattait (…) J’ai vécu des années dans cette atmosphère. Elle créa entre les paysans et moi des liens indescriptibles. Vingt ans après l’indépendance, les mêmes visites se poursuivent presque au même rythme qu’autrefois. Je ne suis plus qu’un vieillard malade, mais ils continuent à venir me voirs. «Avez-vous besoin de quelque chose ?» «Non, nous venons prendre de tes nouvelles et te voir nous aide à supporter les nouvelles injustices !» (…) En juillet 1962, l’indépendance acquise, nous nous sommes comportés comme un peuple sous-développé et primitif. Nous nous sommes disputés les places et nous avons tourné le dos aux valeurs et aux vertus qui nous ont conduits à la victoire. J’ai vu nos mœurs dégénérer en traumatisant l’Algérie musulmane comme elle ne l’avait été durant la guerre. Notre République algérienne a été affublée d’un appendice, celui de «démocratie populaire», ce qui veut dire en clair qu’elle n’est ni démocratique ni populaire. Nous subîmes deux dictatures, celle de Ben Bella, puis peu après celle de Boumediène. Ben Bella prit pour modèle de chef d’Etat Fidel Castro, son régime totalitaire, son pouvoir personnel et son idéologie communiste. L’Algérie ne s’est pas reconnue et sombra dans l’inquiétude et le désordre, les passe-droits, le système D, l’arrivisme et les fortunes mal acquises (…) Boumediène eut le temps de dépecer ce qui restait de l’Algérie musulmane. Il ruina l’agriculture en contraignant les paysans à abandonner leurs terres par une «Révolution agraire» mal initiée, les attirant en ville à la recherche de leur pain grâce au mirage d’une industrie «industrialisante». Le commerce devint la proie de quelques-uns, proches du régime. 

Tout ce qui a motivé notre insurrection a été saboté : le respect des droits de l’homme, celui des libertés individuelles et de la dignité du citoyen, le retour du fellah à la terre, le respect de la propriété privée. Nous nous sommes installés dans le provisoire et la médiocrité et avons cessé de travailler. Dans leur majorité, les Algériens ont confondu l’indépendance et Etat-providence. Tout un chacun se mit à attendre les pétro-dollars. Or, voici qu’apparaît aux portes même d’Alger le terrorisme politique, qui n’hésite pas à tuer, à frapper des innocents et à engager notre pays dans une voie semblable à celle du malheureux Liban (…) Nous avons pris un retard mortel. Arriverons-nous en bonne santé à la fin de ce siècle ? Ne confondons pas démocratie, liberté avec intolérance et désordre public. Il est temps qu’un pouvoir fort et juste en même temps s’arme de bonnes lois, mobilise à nouveau le pays et nous contraigne à balayer devant nos portes.
Que nous réserve l’an 2000 ? Où va notre civilisation ? Gardons-nous d’émettre la moindre opinion. L’avenir appartient à Dieu et à ceux qui le feront. Peut-être le lecteur permettra-t-il à mon âge d’exprimer un souhait : celui de voir les générations de demain vivre de leur travail, s’entourer de bien-être et vivre en paix. 

Abdelhamid Abbas
«Une clairvoyance prémonitoire»
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le 28.11.10 | 03h00 Réagissez 

Demain se lèvera le jour a été écrit par mon cher et regretté père durant sa résidence surveillée sous le régime boumediéniste, et peaufiné dans les dernières années de sa vie. 

Son écriture a été annoncée par mon père dés 1981 dans la nouvelle édition du Jeune Algérien, mais la maladie l’a empêché de le publier en temps voulu. Il me confia le manuscrit en insistant sur la chose la plus importante à ses yeux, que ce livre soit publié quand un système vraiment démocratique sera installé en Algérie, et que le mot «liberté» ait pris tout son sens. L’heure est donc venue de tenir cette promesse. Dans cet ouvrage, il voulait exprimer sa propre vision de l’avenir de son pays compte tenu de son engagement et de l’expérience acquise tout au long d’un combat politique mené contre toutes les injustices, aussi bien durant la période coloniale que pendant le règne du pouvoir personnel, après l’indépendance. En dépit d’un âge avancé, et bien que très malade, les idées qu’il développe tout au long de ces pages sont les preuves d’un raisonnement lucide et sont le reflet d’une clairvoyance prémonitoire que les tragiques événements qui ont traumatisé notre pays bien après qu’il nous ait quitté lui aient donné raison. Il n’a jamais perdu l’espoir de voir le peuple algérien vivre un jour dans un pays libre, démocratique, où tous auraient les mêmes droits et les mêmes devoirs (…) 

Sa clairvoyance et la sensibilité extrême qui était la sienne, lui firent craindre jusqu’à la fin de sa vie la survenue d’évènements graves et de nouvelles tragédies pour son pays. Aussi tenait-il à ce que les nouvelles générations puissent nourrir à l’égard de leur pays le sentiment d’un patriotisme vrai et libéré de la démagogie, qu’elles aient le sens du travail et de la responsabilité, et qu’elles croient aux vertus de l’éducation, du savoir scientifique et de l’ouverture sur le monde. Il rappelait toujours les vertus de la tolérance, de la liberté et de la responsabilité. Tel est le message que mon cher et regretté père voulait transmettre comme un dernier testament et un ultime appel aux femmes et aux hommes de son pays, qui n’ont d’autre ambition que celle de construire un pays réconcilié avec lui-même. Mme Leïla Benmansour, universitaire algérienne, a permis, par ses articles nombreux à travers la presse nationale, et par la publication de son livre Ferhat Abbas. L’injustice, à faire mieux connaître aux jeunes Algériens, le combat nationaliste et la pensée de mon père. Son ouvrage documenté et son engagement pour cette noble cause la désignent actuellement comme la personne la plus apte à présenter ce livre publié aujourd’hui à titre posthume. 

Mme Leïla Benamar Benmansour(*)
«Une voix à écouter et à méditer»
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le 28.11.10 | 03h00 Réagissez 

(…) Ce n’est pas pour rien que tout un chacun le qualifiait de visionnaire, et ce n’est pas pour rien que son nom est à ce jour synonyme du savoir, connu et reconnu au-delà des frontières algériennes. 

Cette plume qui se révéla dés 1919, alors que Ferhat Abbas est étudiant en pharmacie, âgé à peine de 20 ans, découvrant l’injustice vécue par son peuple et qu’il s’engagea à dénoncer et à combattre (…)
Un jeune homme exceptionnel, en effet, qui fut président de l’association des étudiants d’Afrique du Nord, portant la toque d’Astrakan symbole de son identité musulmane et clin d’œil à celui qu’il a toujours admiré, Kemal Atatürk qui construisit la grande Turquie moderne. Car ce jeune étudiant avait les yeux rivés vers ce grand pays dont il rêvait pour son peuple le même destin : la démocratie. (…)
1938 est une date clé dans l’itinéraire politique de Ferhat Abbas, qui d’une part crée son premier parti politique l’Union populaire algérienne (UPA), et d’autre part, et c’est le plus important, il signe sa rupture avec l’élite politique française d’Algérie. Désormais, l’homme cherche le moyen de libérer son peuple du joug colonial, en d’autres termes l’indépendance du pays pure et simple (…) 

Ce sont les événements douloureux du 8 Mai 1945 et ses milliers de morts indigènes qui sonnèrent le glas de l’idéal d’égalité. Ferhat Abbas, qui reculait l’échéance du bain de sang, ne pouvait se relever indemne en voyant son peuple mourir un jour de fête, celui de la fin de la guerre mondiale, et celle du nazisme. La flamme nationaliste qui vivait en son cœur depuis ses années étudiant, n’a fait que se raviver et déterminer l’homme que désormais la lutte armée était inévitable. De plus, accusé à tort par l’administration coloniale d’avoir provoqué ces évènements, Ferhat Abbas subira lui-même l’arbitraire par 11 mois de prison, mis en sûreté, prêt à être exécuté. Mais il a été prouvé que ses mains étaient nettes de sang. (…) Le 1er novembre 1954 ne le surprit pas, comme il le dit lui-même, tant il était préparé à l’éventualité de la lutte armée, dans le cas où la France refuserait l’autonomie. Il dissout sans regret son parti l’UDMA et adhère et rejoint le Front de libération nationale (FLN) sans hésitation. Au congrès de la Soummam le 20 août 1956, il est désigné pour siéger au Conseil National de la révolution algérienne (CNRA). 

En 1957 il est membre du Comité de coordination et d’Exécution (CEE). A la même époque, il parcourt le monde pour expliquer les raisons de la guerre d’Algérie. En 1958, troisième date-clé de l’itinéraire politique de Ferhat Abbas, il est élu à l’unanimité par les hommes de novembre, président du Gouvernement Provisoire de la République algérienne (GPRA). Le CNRA le maintient à ce poste jusqu’en août 1961. A l’indépendance du pays en 1962, ses collègues l’ont porté à la présidence de l’Assemblée nationale constituante. Un itinéraire politique des plus glorieux au service de sa patrie mené d’arrache pied et avec abnégation de 1920 à 1962. En 1963, il démissionne de la présidence de l’Assemblée nationale, refusant de soutenir l’atteinte à la démocratie (…) Cette contestation des plus légitimes lui valut la prison dans le Sud algérien et la résidence surveillée, sous le règne des deux hommes précités, passeport et biens confisqués (…) Privé de sa liberté durant près de vingt ans, l’homme illustre reprend sa plume et se remet à écrire. Cette écriture, comme dit plus haut, qui était l’essence même de sa vie. Après avoir donné à son peuple Le jeune Algérien en 1931 et La nuit coloniale en 1962, Il publie vers la fin de sa vie trois ouvrages qui auront un succès considérable, Autopsie d’une guerre (1980), Le Jeune Algérien (édition 1981) et L’indépendance confisquée (1984). A la mort de Houari Boumediene, la résidence surveillée est levée et Ferhat Abbas retrouve la liberté. Il est alors âgé de 80 ans (…) 

Ferhat Abbas ne pourra jouir longtemps du bonheur d’une vie libre. Bien malade, conséquence des terribles épreuves qui lui ont été infligées, il quitta ce monde le 24 décembre 1985, entouré des siens à son domicile, à Kouba, sur les hauteurs Alger.
Mais l’homme illustre pouvait-il partir, nous quitter, sans nous laisser un dernier message ? Assurément non, la preuve en est. Dans cet ouvrage exceptionnel, publié à titre posthume et laissé pour la postérité, l’homme politique algérien rappelle à ses compatriotes que «le présent ne saurait impunément ignorer le passé».Cet ouvrage qu’il appelle cahier et qui se veut un programme politique pour l’Algérie de demain, est destiné, dit-il, à son fils, aux jeunes de la nouvelle génération, de la post- indépendance, aux hommes et aux femmes de son pays, «avec l’espoir qu’un jour une Assemblée nationale constituante, librement élue par le peuple pourra l’examiner, le critiquer et peut-être en retenir quelque chose…» (…) Ce livre publié à titre posthume, dernier message de l’homme illustre à son peuple avant le dernier voyage, et qui se voulait, un adieu aux Algériens, et à ses amis du Maghreb et de France, rend, au contraire, Ferhat Abbas, plus présent que jamais dans son pays, près de ce peuple qu’il avait en idéal. Et sa pensée clairvoyante, une voix à écouter et à méditer avec 

le plus grand respect, non seulement pour la génération actuelle, mais aussi pour toutes celles à venir. 

- Extraits de la préface signée par Leïla Benamar Benmansour 

(*)Auteure de Ferhat Abbas, l’injustice 

(Alger-Livres éditions 2010) 

  

 

  

 

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